"L'ombre d'une vie" - nouvelle

L’ombre d’une vie
 

     Magalie enfila ses cuissardes, posant ainsi la touche finale à son costume. Elle se leva et se mirât dans la glace recouvrant complètement la surface de l’une des portes de la penderie. « T’es trop top ma fille ! », s’exclamât elle, tournant sur elle-même et jouant avec son ombre qui dansait avec elle, toujours avec un léger moment de retard, à cause de l’éclairage de la pièce. Magalie remarqua cet effet et en joua d’autant plus. Elle n’avait jamais fait attention à cela mais, finalement, s’en apercevoir juste maintenant, alors qu’elle était déguisée en Vampirella très sexy, pour cette soirée costumée d’Halloween, au « « Castel », donnait, à cette étrangeté, un aspect trop cool. Elle se le dit, intérieurement, et tout en éclatant de rire. Elle s’amusa à ce petit jeu pendant encore une trentaine de secondes, ponctuées de petits éclats de rire, tout en s’admirant et s’assurant que sa tenue était bien aréglée. Magalie s’arrêta enfin, face à son reflet, se regarda de haut en bas puis de bas en haut et, se regardant alors ainsi, droit dans les yeux, elle s’adressa à son reflet : « Tu vas tous les vider de leur vitalité ce soir ! », prenant une voix inquiétante et fronçant les sourcils, enténébrant son regard…Puis éclata de rire, au bout d’une dizaine de secondes de cette attitude. Après un dernier petit regard complice du coin de l’œil, à son reflet, elle quitta le devant du miroir, dans un léger virvoltement, suivie par son ombre l’instant d’après, et sortit de son petit studio d’étudiante, après avoir éteint la lumière.


     Magalie descendit du bus qui servait de navette spéciale, affrétée par la boite de nuit qui se trouvait à une dizaine de kilomètres de la ville, sautant la dernière marche afin de faire voler sa cape de vampirette, ainsi que sa très légère et bien courte jupe, par la même occasion, commençant, du même coup, à interpréter son personnage et bien décidée à complir la sorte de pacte sacré qu’elle avait fait avec son reflet dans le miroir, à peine deux heures auparavant. Une fois que les semelles de ses cuissardes eurent résonnées sur le sol, Magalie commença à marcher vers l’entrée de la boite, adoptant une démarche de prédatrice sexy. Pratiquement tout le monde la regardait, amusé ou séduit par cette jolie brunette aux cheveux très longs, bien gâtée par la nature. Magalie n’avait pas fait dix pas qu’elle aperçut, parmi un petit groupe qui passait devant elle et marchant en rangs serrés de l’autre côté de la route qui conduisait au parking, un jeune homme qui fit s’éveiller son instinct de vamp. Le jeune homme en question, ne l’ayant pas vu, poursuivit son chemin, discutant avec ses amis, et Magalie résolut d’en faire son affaire durant la soirée... Mais pas avant d’en avoir vampirisé quelques autres, juste pour le « fun », réservant cette proie comme plat de résistance et dessert. Elle suivit du regard le jeune homme en question, mémorisant les détails de son costume afin de faciliter sa chasse au milieu de la foule, assurée qu’elle était que la boite de nuit serait surpeuplée cette nuit et que, dans son déguisement de chevalier jedi, qui se composait principalement d’une tenue noire près du corps, avec des bandes de cuir sur les côtés – de sous les bras à la taille -, d’un gant noir – également en cuir -, à la main droite et d’une reproduction de sabre laser attaché sur le côté droit de sa ceinture… toujours en cuir noir, le jeune homme ne serait tout de même pas trop difficile à retrouver…. pour peu qu’il garde sur lui quelque signe distinctif, dans l’éventualité qu’il y ait d’autres Anakine Skywalker.


     C’est, alors que Magalie regardait toujours son beau jedi ténébreux - faisant les derniers pas pour passer de l’autre côté de la route - sans prêter attention à ce qui l’entourait –, qu’elle sentit une violente douleur dans le bas du dos et fut projetée au sol, chutant sur son côté droit, sur le bitume, après que sa tempe droite eut cognée contre le sol. Après quelques secondes nécessaires pour reprendre ses esprits, Magalie se redressa légèrement pour se mettre en position assise. Elle regarda en direction du choc et vit l’arrière coupable d’un 4x4 – et plus particulièrement de la roue de secours fixée sur la portière du coffre – qui l’éclairait de ses phares rouge, rallongeant son ombre qui gisait sur le bitume. Le chauffeur – un type déguisé en squelette – sortit du véhicule. Alors qu’il s’avançait vers Magalie, cette dernière, à la fois énervée et choquée par l’accident…mais aussi déçue que sa soirée commence de la sorte, s’apprêtait à injurier le propriétaire de l’arme du crime. Mais, alors qu’elle était sur le point de lui dire bien haut ce qu’elle pensait, elle s’en senti empêchée. Non pas qu’elle ne pouvait plus parler... Non. C’était, en fait, comme venant du plus profond de son âme. Le sentiment – la certitude, même – que se révolter contre cette fatalité était vaine. Et puis, après tout, elle ne ressentait aucune douleur, à l’exception de celle, légère, à la tempe victime du choc avec le sol, et plus lancinante que violente… qui passerait bien d’ici quelques minutes ! Sa vie n’était visiblement pas en danger et, du coup, il n’y avait pas de raison de tuer cette soirée qui s’annonçait si prometteuse, il n’y avait encore juste que quelques instants de cela. L’homme qui avait provoqué l’accident arriva face à Magalie et, avant qu’il ne tente de dire quoi que ce soit pour s’excuser, elle, levant la tête vers lui, lui dit, calmement mais fermement, tout en levant la main droite, la paume vers l’extérieur afin d’appuyer sur la fermeté de sa phrase « Non ! C’est bon, ne dites rien ! C’est ma faute si je ne vous ai pas senti venir. C’est que c’était écrit ! Je plaide coupable ! ». L’homme ne répondit rien et, après un court instant, lui tendit la main droite – à laquelle Magalie remarqua une bague en or. Dans un geste instinctif, Magalie lui tendit alors, à son tour, sa main droite (d’autant qu’elle était déjà levée). Mais, tandis que l’homme allait se saisir de sa main, Magalie - sans savoir pourquoi -, sentit comme un malaise intérieur – une sorte de torpeur calme -, et arrêta son geste d’un coup, à quelques centimètres de la main de l’homme. Elle le regardât alors, cherchant à comprendre le pourquoi de ce mal être soudain. Détaillant le costume du type, elle en vint, après une courte réflexion en elle-même, à se dire « C’est clair qu’après un choc et une peur comme celle que tu viens d’avoir, qu’un type déguisé en squelette, avec un masque et une houppelande, qui te tend la main tandis que tu es parterre, ça marque ton esprit ! Mais bon, c’est Halloween aussi ! Et puis ça aurait pu être plus flippant : il aurait pu être déguisé en diable ! » A cette dernière remarque intérieure, Magalie ne put s’empêcher de lâcher un petit rire, tendant finalement, de nouveau, sa main à l’homme, et elle lui lança « Allez, c’est bon ! J’accepte votre offre ! ». L’homme, sans un mot, saisit la main de Magalie et l’aida à se relever, dans un mouvement sûr et rapide. Tellement rapide, en fait, que l’ombre de Magalie n’arrivât pas à la suivre et mit plus longtemps à se redresser, comme si elle n’avait pas, elle-même, reprit complètement ses esprits ! Une fois debout, et tandis que l’homme lui tenait encore la main, Magalie, tout en retirant la sienne, vit qu’un phénix rouge était gravé sur la bague en or. Elle se dit – en plus qu’elle se serait bien acheté la même et qu’elle lui demanderait bien où il l’avait trouvé – que, le fait qu’il porte cette bague lui faisait paraitre ce type…  Bizarre. Elle cherchât à le regarder dans les yeux mais l’ombre que lui faisait la capuche était telle que cela n’était pas possible. Elle Abandonna donc et lui dit « Au moins, vous, quand on vous demande de ne rien dire, vous le prenez au mot ! ». Voyant la tête du type amorcer un mouvement, Magalie s’empressa de lui dire, d’un ton amusé, et avec un grand et adorable sourire « Non ! C’est bon !...Pas la peine de dire quoi que ce soit maintenant ! Ca romprait le charme ». Aussitôt après, elle inspecta sa tenue et eut le plaisir de constater que celle-ci n’avait pas le moindre accro ni même la moindre tâche. Du coup, elle s’exclamât, plus pour elle-même : « Cool ! Ma tenue n’a rien prise ! Y’a vraiment pas de quoi en faire un malaise, du coup…Puisque je suis toujours aussi mignonne et sexy ! Ma beauté est faite pour être éternelle ! ». Elle rit. Et, sans plus de manières, elle laissa le type sur place, se contentant, avec son irrésistible sourire, d’un « Bon, ben... Portez vous bien !...Et puis, ratez toujours autant votre coup quand vous voulez tuer quelqu’un ! ». Après quoi Magalie s’éloigna en direction de l’entrée de la boite de nuit, éclairée par la lumière rouge des phares, suivie lentement pas son ombre.


     Magalie aperçut, enfin, son beau chevalier jedi, assis dans un coin reculé et même assez isolé de la piste de danse. Il était seul et Magalie se dit que c’était là le moment parfait pour fondre sur sa proie. Elle s’arrêta alors de danser car, bien qu’elle ne ressente pas le moindre début de fatigue et qu’elle n’avait même pas coulé la moindre goutte de sueur, elle avait déjà bien suffisamment passé de temps sur la piste. D’ailleurs, tandis qu’elle avançait vers la banquette sur laquelle se trouvait son objectif mâle, Magalie se demanda, d’un coup, combien de temps elle avait passé sur cette piste, jusque là, à danser, en restant aussi fraîche. Et d’où tenait-elle cette pêche, cette nuit ? Pas de fatigue. Pas de sensation de chaleur excessive. Ni, même, de léger frais avec l’air de la nuit, depuis qu’elle s’était faite percutée par ce Skeletor et jusqu’à ce qu’elle entre dans la boite de nuit ! Vraiment, elle se sentait très bien. Très légère, même ! Sûrement était-ce dû au dévolu qu’elle avait jeté sur son beau ténébreux dans les instants qui avaient précédés son choc avec le 4x4 qui lui faisait se sentir aussi bien, tant elle avait craqué immédiatement pour ce chevalier inconnu ! Était-ce cela le coup de foudre ? Quelque chose qui vous fait sentir comme si vous étiez dans un monde hors du monde ? Où l’on se sent si légère que le poids de votre âme semble avoir disparu, comme c’était le cas en ce moment même ? Magalie ne pouvait répondre à ces questions qui étaient venues à son esprit… Tout comme elle ne pouvait, non plus, dire combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle était entrée dans la boite de nuit dont, d’ailleurs, elle n’avait pas reconnu l’entrée, n’ayant même pas remarqué « Le Castel » en lettres lumineuses de type gothique qui domine la double porte d’entrée et qui éclaire, en alternance de rouge et de vert, tous ceux qui entrent et qui sortent…Mais, enfin, après tout, Magalie avait tout de même subi un petit choc à la tempe. Et, bien que la douleur ai disparue presqu’aussitôt, un petit choc s’était produit. De plus, la pensée du beau jeune homme et sa ferme envie de conclure avec lui ce soir lui avait donné de quoi s’arrêter sur autre chose qu’un décor qu’elle connaissait si bien, habituée qu’elle était, depuis l’ouverture de la boite, il y avait déjà deux ans, à venir s’éclater quasiment chaque semaine ! Mieux valait se concentrer sur sa proie car, même si elle savait que, fortunée qu’elle était grâce aux gènes que lui avait offert maman nature, un échec – bien que très improbable – était tout de même une issue possible. « Après tout, de la neige un 15 août, ça doit bien arriver à l’occasion...ne serait-ce qu’aux pôles ! ». C’est lorsque Magalie eut fini de se faire cette réflexion qu’elle arriva devant le jeune homme, comme si le fait de se focaliser sur cette intention l’avait projeté, d’un coup, face à lui. L’envie de se retrouver face à face avec lui avait-elle fait paraître le temps, soudain, plus court ? Magalie éloigna cette question avant même qu’elle ne l’effleure. Le jeune homme était enfin à sa portée et c’était, là, la seule chose qui importait. Son chevalier jedi ne s’était pas aperçu de sa présence, perdu qu’il semblait être dans es pensées, fixant un point au hasard dans le miroir qui longeait la partie gauche de la banquette d’angle sur laquelle il se trouvait, assis presqu’au milieu de l’autre moitié de ladite banquette. Magalie l’observa en silence et, parce qu’elle se disait qu’il était là pour elle – où bien tout simplement parce que la musique était tellement forte qu’il aurait fallu qu’elle se penchât carrément jusqu’à l’oreille du jeune homme – elle décida de l’interpeller par la voix de sa pensée, tout en le fixant. L’effet fut immédiat ! Le jeune homme s’étant tourné vers Magalie, il la regarda d’abord dans les yeux puis parcourut sa silhouette - belle et troublante -, puis revint se fixer dans ses yeux. Magalie s’approcha de lui, contournant la table basse à main droite, tandis que le jeune homme, quant à lui, alla à sa rencontre en se glissant le long de la banquette jusqu’à ce qu’il passe sur la partie au-dessous de laquelle se trouvait le miroir. Sans échanger un mot – comme si cela ne pouvait être écrit autrement de toute éternité – leurs lèvres se tutoyèrent après que Magalie ai posé le genou droit sur la banquette et que le jeune homme se soit également dressé sur celle-ci afin de dominer légèrement Magalie par la hauteur. Une passion bien supérieure à ce que Magalie n’aurait jamais imaginé l’envahie. Alors qu’ils s’enlaçaient, elle commença à sentir un étourdissement mais, persuadée que cela était dû au trop plein de désir qu’elle éprouvait, elle ne cessa pas son étreinte de ce bel inconnu. Après quelques secondes, elle posa son regard sur le miroir afin d’admirer cette scène fantastique de l’extérieur. Mais… que se passait-il ? Pourquoi le reflet de Magalie était-il le seul à apparaitre ? Elle ne comprenait pas mais ne pouvait pas, ne pouvait plus réfléchir de façon claire, emportée qu’elle était par le vertige de ses sens. Elle se mit même à embrasser et à enlacer encore plus passionnément le jeune homme, ne cessant de regarder dans le miroir, cherchant, inconsciemment – et dans un effort surhumain – à trouver une réponse à ce mystère. Après tout, cet effet de miroir convenait très bien à l’ambiance gothique du « Castel ». Peut être… Peut être…Mais… les ombres ? « Le Castel » avait-il fait des frais en se procurant ce miroir qui faisait se détacher et rendre immobiles les ombres des personnes dont le reflet apparaissait tel que c’était présentement le cas pour son ombre ? Car, en effet, l’ombre de Magalie était devenue totalement immobile, figée comme la mort, dans ce miroir. Comme une funèbre spectatrice de ce qui se passait de l’autre côté du miroir…De son côté à elle !


     Magalie ne comprenait plus mais, de toute façon, elle ne pouvait plus rien comprendre ! Sa tête tournait. La douleur de sa tempe droite avait resurgi !...Et pourtant, Magalie ne pouvait plus cesser cette étreinte avec ce jeune homme dont, ni le reflet… ni même l’ombre…n’apparaissaient dans ce satané miroir. Magalie fut prise d’un désir irrépressible. D’un désir répréhensible : mordre son partenaire ! Un désir d’aller jusqu’au bout de ce personnage de Vampirella. En fait, de s’incarner VRAIMENT en cette femme vampire dont elle avait revêtu, pour cette soirée, la tenue et, maintenant, l’identité. Dans le vertige et la douleur qui l’avaient gagné depuis le début de cette étreinte, elle mordit le cou de sa proie qu’était ce jeune homme… Ce puceau !... Et ce, d’une morsure si profonde qui fit couler un filet de sang le long de sa lèvre inférieure et du haut de son menton à elle. C’est alors que, mordant à pleines dents son partenaire et tout en se mirant dans la glace, elle vit son ombre s’évaporer. Tandis qu’elle mordait une fois de plus le cou du jeune homme, celui-ci, en victime bienheureusement consentante qu’il était, passa sa main droite dans les cheveux de Magalie qui, après quelques secondes, se saisit de cette même main et la fit glisser sur son visage, sentant, en plus de celle du cuir d’un gant… la froideur d’une bague. Regardant alors la bague et voyant que celle-ci était en or, avec un phénix rouge gravé dessus – identique à la bague que portait l’homme qui l’avait percutée avec son 4x4 -, dans un éclair de contrôle d’elle-même, Magalie posa son regard dans celui du jeune homme qui, lui, la regardait tendrement. Le regard de Magalie se figea d’effroi dans le même temps que celui où la main du jeune homme tenait la sienne. Le froid s’empara du corps de Magalie et son âme – qui avait parue si légère jusque-là – la quitta brutalement, dans un dernier battement de tempe.



     Magalie était allongée sur le bitume, à quelque mètres de l’entrée de la boite de nuit « Le Castel ». Un filet de sang collait sur sa lèvre inférieure ainsi que sur la partie supérieure de son menton. L’homme qui portait le déguisement de squelette se pencha sur elle et lui tendit la main droite, à laquelle se trouvait une bague en or avec un phénix rouge gravé sur son sommet. L’ombre de Magalie se mira dans l’ombre des orbites du masque de l’homme et, dans un sourire invisible, lui dit : « J’accepte votre offre. ». L’homme et l’ombre de Magalie s’éloignèrent de son corps qui gisait sous le néon « Le Castel », qui passait en alternance du vert au rouge et, alors qu’un petit groupe de personnes s’agglutinaient rapidement autour de ce corps apparemment sans vie. Quelques instants plus tard, un jeune homme costumé en Anakine Skywalker arriva, séparant la foule tout en disant « Vite ! Laissez-moi passer, s’il vous plait ! J’ai mon brevet de secouriste et je suis en fac de médecine ! ». Il se pencha sur le corps inerte de Magalie puis, après avoir pris le pouls et écouté le cœur, il déclara à mi-voix – presque pour lui-même –« C’est trop tard, elle est morte. » Il observa ensuite le visage de la défunte. Son regard voyagea tout le long de la séduisante silhouette et, fixant à nouveau ses yeux dans le regard foudroyé de Magalie, il passa sa main droite gantée sur le visage de celle-ci et lui ferma les yeux.



Christian Estevez
20 novembre 2010


 
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